« Le bifteck participe à la même mythologie sanguine que le vin. C’est le cœur de la viande, c’est la viande à l’état pur, et quiconque en prend, s’assimile à la force taurine. De toute évidence, le prestige du bifteck tient à sa quasi-crudité : le sang y est visible, naturel, dense, compact et sécable à la fois ; on imagine bien l’ambroisie antique sous cette espèce de matière lourde qui diminue sous la dent de façon à bien faire sentir dans le même temps sa force d’origine et sa plasticité à s’épancher dans le sang même de l’homme. Le sanguin est la raison d’être du bifteck : les degrés de sa cuisson sont exprimés, non pas en unités caloriques, mais en images de sang ; le bifteck est saignant (rappelant alors le flot artériel de l’animal égorgé), ou bleu (et c’est le sang lourd, le sang pléthorique des veines qui est ici suggéré par le violine, état superlatif du rouge). La cuisson, même modérée, ne peut s’exprimer franchement ; à cet état contre-nature, il faut un euphémisme : on dit que le bifteck est à point, ce qui est à vrai dire donné plus comme une limite que comme une perfection. »

Roland Barthes, Mythologies, Éditions du Seuil (1951)

Dans Mythologies, Roland Barthes nous apprend à prendre au sérieux ce qui parait anodin, sans importance. Il s’étonne et, en s’étonnant, nous aide à découvrir nos « mythes » modernes derrière de simples lieux communs. Il nous apprend à résister au « ce qui va de soi du langage ». Les mythologies, c’est une méthode pour dépasser les apparences, se méfier du bon sens et, malgré tout, aimer le monde dans lequel on vit, sans en être dupe.